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BUT DE L'ASSOCIATION

Les Amis du Vieux Seloncourt se sont donné pour tâche de sauvegarder le patrimoine historique, culturel et cultuel de leur ville.
Seloncourt est une petite agglomération de 6000 habitants, à 10 km de Montbéliard et 10 km de la Suisse. Elle est traversée par le Gland (on devrait écrire : Glan, d'un mot gaulois signifiant pur), affluent du Doubs.

Président :

M. Pierre Rérat 4 rue du Presbytère 25230 Seloncourt

Téléphone : 06 80 54 53 91

Adresse électronique :

francois.hegwein@sfr.fr

Informations diverses :

Espace de sauvegarde Charles Kieffer

6, rue d'Audincourt

ouvert le mercredi de 14 à 17 h et à la demande

tel : 03 81 34 71 87

pour une vue d'ensemble de nos activités, voir la page avril 2010

pour consulter la liste des brochures que nous avons réalisées : voir la page septembre 2010

vendredi 15 septembre 2023

vendredi 25 août 2023

JOURNÉES DU PATRIMONIE 2023

 Pour les journées du patrimoine (16 et 17 sept), nous participons en partenariat avec le Service culturel de la ville de Seloncourt  à une exposition qui aura lieu à la Vieille Eglise sur "Les enfants envoyés en Suisse en septembre 44" .

Elle s'articule en 3 parties  ( les causes politiques - la vie quotidienne - la mobilisation de  la Croix Rouge qui a organisé voyage et séjour des enfants ) avec des articles de presse, des extraits de livres sur le sujet , des témoignages vécus.

dimanche 6 octobre 2019

le petit bonhomme de papier

Bienvenue, chers amis. 

Laissez-moi vous conter ce soir l’histoire d’un petit bonhomme de papier.


Il y a bien, bien longtemps, ce petit bonhomme, dès qu’il fut en âge d’apprendre, alla user ses fonds de culotte sur les bancs de bois d’une école primaire de Pont-de-Roide. C’est là qu’il découvrit quelques merveilleux outils, le porte-plume, les plumes Sergent Major, l’encrier de faïence blanche enchâssé dans un trou du pupitre, les buvards et les cahiers du jour. Tout cela servait à écrire, à coucher le monde sur du papier. Dans les cahiers d’écolier, on pouvait aussi bien résoudre des problèmes de barriques de 144 litres qu’on remplit à moitié que raconter son jeudi après-midi à faire de la luge. Ou copier 100 fois je ne dois pas bavarder en classe.
            
Certes, il y avait aussi l’ardoise et le crayon d’ardoise, plus fin que la craie, pour le calcul mental. Mais là, on est dans l’éphémère, dans l’effaçable, comme avec le crayon de papier et la gomme. Ce n’est plus tout à fait de l’écrit, car, comme vous le savez, les paroles s’envolent, mais les écrits restent. Il m’arrive parfois de découvrir, dans un grenier ou une brocante, un vieux cahier. Je suis toujours ému, car il me semble alors voir le petit garçon ou la petite fille qui a tracé ces lignes d’écriture, penché sur les pages jaunies, et moi penché au-dessus, comme un maître qui se balade dans l’allée pendant une dictée. Aussi nettement qu’une photographie, ce cahier fait remonter du passé une personne avec toute la richesse de ses rêves, de son application, de ses espoirs. Mais je ressens la même émotion en ouvrant les pages d’un cahier de mécanique ou de géométrie, rempli par un jeune homme assidu aux cours du soir, ou le journal d’un ancien racontant la guerre ou l’occupation. C’est une partie d’eux-mêmes que les rédacteurs ont laissée. C’est un fragment du passé, aussi palpable qu’une vieille église presque millénaire ou qu’un théâtre romain. Pour moi, ces vieux cahiers sont des trésors. Pas seulement pour le texte lui-même, le contenu, l’histoire qu’ils racontent parfois, mais pour la matière dont ils sont faits. Un cahier du jour ne raconte pas, au sens propre, l’histoire de l’écolier ou de l’écolière qui a écrit sur ses pages. Si c’était le cas, ce ne serait plus un cahier du jour, mais un journal intime. Il ne va pas me dire à quel jeu a joué son auteur dans les heures qui précèdent, quels étaient les noms de ses copains, ni quel chagrin les a fait pleurer.

Pourtant, il va m’en dire très long, ce cahier. Il va me dire la date à laquelle il a été rédigé, souvent écrite en haut de la page. L’encre, si c’est celle d’un stylo à bille, d’un stylo plume ou d’une plume Sergent Major ou la Gauloise, me décrira un peu son époque. L’écriture me dira le soin ou la maladresse du petit scribe, s’il était gaucher ou droitier, et elle m’en dirait bien plus encore, si j’étais graphologue ! Ce cahier va m’apprendre s’il faisait des fautes, s’il se débrouillait en calcul. Parfois, une rédaction va m’indiquer s’il était observateur, s’il avait de l’imagination, s’il habitait en ville ou à la campagne, si dans son pays il neigeait l’hiver. En tout cas, moi, je vais sentir les heures passées à remplir ces pages, comme une grande tranche du temps jadis. 

Mais revenons à ce petit bonhomme dont je parlais au début. Dès qu’il sut lire, il dévora les livres. Tout d’abord, les livres de classe eux-mêmes, qu’il découvrait le cœur battant à la rentrée. Il fallait d’abord les couvrir de papier bleu ou marron. Alors, il les feuilletait et ces livres le transportaient dans de lointains pays ou de lointaines époques.
En tournant les pages, il s’embarquait dans de longues rêveries dans les pays chauds, avec les pygmées et les girafes, ou dans les temps historiques, avec Henri IV, Vercingétorix ou les châteaux forts. Le livre de lecture, lui, ouvrait la voie vers d’autres livres dont il présentait les extraits : textes signés Henri Bosco, Pierre Loti, Colette ou même Jean de la Fontaine.

Des livres, le petit bonhomme en avait aussi à la maison, précieux cadeaux édités par le Père Castor : Panache l’Écureuil, Amo le Petit Indien. Il retrouva cette collection à l’école avec Perlette Goutte d’Eau. Cette dernière histoire contait la vie d’une petite goutte d’eau qui tombe d’un nuage et vit de multiples aventures sur terre, passant d’un petit ruisseau à un grand fleuve, jusqu’à ce qu’elle arrive à la mer et que le soleil ne la fasse remonter dans son nuage du début. Sur le papier, notre petit bonhomme suivait le périple de la gouttelette, métaphore de notre passage sur terre, et demeurait fasciné. Au fond de la classe, l’armoire contenant les livres, la bibliothèque du Cours Moyen, était pleine de trésors. Les livres étaient la porte ouvrant sur d’infinis voyages et la lecture en était la clé, le sésame ouvre-toi.

Au cours complémentaire, la bibliothèque lui fit rencontrer Jules Verne, dont le roman « l’Ile mystérieuse » accompagna désormais ses jeux dans la nature. Puis, au fil des ans, il lut les écrivains français ou russes, et le premier métier du petit bonhomme fut celui de maître d’école, enseignant comme il pouvait à des enfants studieux, penchés sur leurs cahiers, noircissant des pages au stylo bille. Cela ne dura pas bien longtemps, au grand soulagement, sans doute, des parents d’élèves, des directeurs et des inspecteurs épouvantés par ses cheveux longs et ses idées rebelles. Pourtant, le petit bonhomme était resté fidèle aux livres, même s’il ne les choisissait plus dans la même bibliothèque. D’autres du même âge, jeunes hommes ou jeunes filles, eurent plus de courage, d’humilité, de suite dans les idées et enseignèrent pendant des dizaines d’années à des générations d’écoliers. Ils n’ont pas produit de traces matérielles, comme des batiments ou des objets faits de leurs mains, mais ce qu’ils ont laissé dans les têtes mérite reconnaissance et respect.

Après cet échec, notre petit bonhomme se tourna vers les machines, avec lesquelles les relations étaient moins compliquées, semble-t-il, qu’avec les personnes en chair et en os. Et pas n’importe quelles machines : les ordinateurs, que l’on appelait aussi cerveaux électroniques. Là, il reprit crayon et feuilles de papier, car dans les années 70 les informaticiens écrivaient leurs programmes à la main, pour que leurs listes d’instructions soient tapées par les perfos, sortes de dactylos, sur des cartes perforées. Ensuite, après que l’ordinateur avait avalé son bac de cartes perforées, l’énorme imprimante crachait, à jet continu, une large bande de papier qui se pliait en accordéon, sur laquelle il fallait vérifier que le programme faisait bien ce qu’on avait demandé. Des pages et des pages que le programmeur écrivait, en script, au crayon de papier, et le petit bonhomme se faisait encore gronder à cause de sa vilaine écriture, comme 15 ans plus tôt sur les bancs de l’école. Cela ne dura que quelques années avant qu’il ne change encore de métier. Mais il n’en avait pas fini avec le papier et l’écriture ! Car il devint facteur. Facteur de lettres, comme on disait jadis. 


Ah les cartes de vœux ! et les cartes postales ! et les lettres aux enveloppes minutieusement décorées, enluminées de petits cœurs, que s’envoyaient les jeunes filles, avant de devenir des épouses... et toutes les factures, réclames, abonnements divers et variés, des centaines d’objets à trier, à classer, à distribuer à des gens qui les attendaient près des boîtes aux lettres... Le petit bonhomme apprit à déchiffrer toutes les écritures des « bonnes lettres », comme un pharmacien qui sait déchiffrer les ordonnances les plus énigmatiques.

Mais, lui aussi, il avait beaucoup écrit, à sa famille, à ses amis, puis, presque en cachette, pour lui, un journal interrompu souvent et repris aussi souvent. Il avait tenté d’écrire un livre, tentative maladroite, et surtout fatigante pour sa main. Ce serait prétentieux de dire qu’il avait la crampe de l’écrivain, disons plutôt qu’il avait la crampe de l’écolier qui écrit des lignes et des lignes de punition. Et, après tous ses efforts, il arrivait à une page de vilaine écriture, sans élégance, irrégulière, qu’il n’aurait pas osé montrer. À part les lettres qu’il envoyait, évidemment.

C’est très beau, l’écriture, dans le sens calligraphie, mais c’est comme la musique : il y a des gens qui chantent faux, il y en a qui écrivent faux. Alors le petit bonhomme acheta une machine à écrire. On allait voir ce qu’on allait voir.

Mais pour être dactylo aussi, il faut du talent et du savoir-faire. Là, ce n’est plus comme le chant, c’est comme le piano : il faut apprendre à jouer. Le petit bonhomme tapait, ainsi que le dit l’expression, comme un flic, avec ses deux index. Ça prenait un temps fou, et quand il y avait une faute de frappe c’était aussi moche que si cela avait été écrit à la main. Il mettait du blanc, puis tentait de retaper la lettre fautive. Le résultat était désolant. Les auteurs de romans policiers américains ont tous une machine à écrire Underwood, mais ça, c’est ce que l’on raconte. Ça ne doit pas être aussi simple. Le petit bonhomme finit par se dégoûter de noircir du papier. Les idées trottaient bien dans sa tête, mais elles n’en sortaient pas. C’était trop difficile. C’est pourtant si beau, un beau cahier du jour, sans ratures, sans taches, sans fautes... Et une belle page non pas calligraphiée, mais dactylographiée, avec une frappe régulière, sans retouches, dans une mise en page bien aérée... Tout ça était aussi difficile à apprendre qu’à jouer du Mozart au piano. Découragé, le petit bonhomme laissa tomber.

Puis, un jour, il découvrit le traitement de texte, avec un petit ordinateur Amstrad. Sur un bel écran bleu, les lettres apparaissaient en blanc, comme des mouettes dans un ciel breton un jour de grand beau temps. C’était magique. Plus de ratures, peu importait de taper avec ses index, on arrivait toujours à sortir un texte net et sans bavure avec l’imprimante. Le petit bonhomme n’avait plus honte de ce qu’il écrivait. Il se mit à rédiger de plus en plus frénétiquement des pages et des pages qu’il avait à cœur de laisser après lui. Mais, en fait, que laissait-il ? Son petit ordinateur ne fonctionnait pas s’il n’était pas allumé. Quelle trace restait-il alors de... de quoi, au fait ? De ses écrits ? Ce n’étaient pas des écrits, c’était quelque part dans les entrailles électroniques de sa machine, et, assez vite, avec Internet, le petit bonhomme découvrit l’emploi du mot « dématérialisé ». Une facture dématérialisée. Un courrier dématérialisé. Et, au bout du compte, conséquence immédiate, un métier dématérialisé. En attendant, quand il voulait laisser une trace de ses rêveries, et même les partager, il imprimait. C’est plus sûr.

Parce que, autrement, plus de lettres, des courriels et des textos. Plus de cartes postales, des MMS. Plus de factures, des courriels, encore. Plus de mandats à verser en espèces, des virements. Plus de facteurs de lettres, des porteurs de réclames ou de petits paquets. Mais aussi plus de livres, des e-books. Plus de disques vinyle, des clés USB ou des abonnements à des sites de streaming. Plus de belle langue française, du franglais, du globish, du langage SMS, LOL, TKT, MDR et PTDR pour raconter sa story. Plus de beaux livres qui sentent le papier, que l’on ouvre en essayant de ne pas casser la reliure, que l’on range et qui vont durer des siècles. Les livres, ça se vend maintenant au poids, même pas au prix du papier, dans les brocantes et les bourses aux livres. Ou alors en déco, sur des étagères, pour la reliure si elle fait un peu ancien. Ce qu’il y a dans les pages, on s’en fiche. Plus de belles lettres écrites à la main, calligraphiées ou raturées, pleines de chair et d’émotion. Plus d’exposition des Amis du Vieux Seloncourt, un site internet. Et, à la place du petit bonhomme de papier qui vous raconte son histoire, un hologramme. Un ectoplasme.

Mais n’anticipons pas. Comme tous les outils, les ordinateurs peuvent être employés pour les pires choses, mais aussi pour les meilleures. Cela a été dit par un sage de l’Antiquité à propos de la langue, celle que les enfants tirent quand ils veulent manquer de respect à quelqu’un. La langue est la meilleure des choses pour dire des poèmes, des mots d’amour ou d’amitié, pour indiquer la route à quelqu’un, mais c’est la pire des choses quand elle calomnie, qu’elle ment ou qu’elle insulte. Et cela reste vrai pour les claviers. Le petit bonhomme avait pour devoir de tirer quelque chose de bon de cette machine infernale. Des histoires à conter à un public et des livres qu’il sème comme le Petit Poucet sème ses cailloux. Et, pour le reste, il avait juste l’envie de résister au courant.

Aussi s’obligeait-il à poser ses quatre opérations sur un bout de papier quand il fallait faire des calculs, au lieu de recourir à la calculette. À se diriger avec une carte routière au lieu de se laisser mener par le GPS. À consulter un annuaire papier, le bon vieux Bottin, pour trouver un numéro de téléphone, à recourir à un gros dictionnaire pour trouver le sens d’un mot au lieu de demander à Google. Il s’imposait d’écrire ses recettes de cuisine sur un cahier au lieu de cuisiner avec une tablette qui vous expliquait tout. Et cela, même avec sa vilaine écriture.

Que serait notre mémoire sans tous ces objets qui nous entourent ?

Que pèse le monde virtuel en face du monde matériel ? Que pèse une photo numérique, mise en ligne sur une page Facebook ou stockée sur votre téléphone, à côté d’un cliché argentique que l’on prend dans ses mains pour le ranger dans un album de famille ou l’encadrer ? Comme ces visages aimés qui restent là, jour et nuit, dans un cadre fixé au mur ou posé sur une buffet ? Que pèse un e-book qu’on lit sur une liseuse, à côté d’un vrai livre de papier que l’on feuillette et qui sera toujours là, même quand la batterie est vide ? Que pèse un texto sur l’écran tactile du téléphone à côté d’une belle lettre écrite à la main, que l’on rangera dans les pages d’un livre ? Que pèse une vidéo, ou même un hologramme, à côté d’un liseur, d’un conteur ou d’un conférencier en chair et en os présent dans la salle ? Que pèse un article de Wikipédia à côté de cette exposition avec tous ses vrais objets, pleins d’histoire, comme des amphores trouvées au fond de la Méditerranée ? À côté des brochures que vous avez publiées ?
Le petit bonhomme de papier vous demande de lui pardonner ces réflexions bien sérieuses, bien nostalgiques, un peu philosophiques. Il vous invite à savourer au maximum, sans en perdre une miette, ces moments où nous sommes ensemble, en chair et en os. Ces moments où nous nous régalons de bonne nourriture terrestre, saucisse, röstis, fromage, toutché et bon vin d’Arbois. Ces moments où les amis se retrouvent, amis d’enfance ou de plus fraîche date. Ces moments où nous prenons en main tous les objets de cette exposition, ces objets faits par des hommes, objets lourds, fragiles, pleins d’histoire, pleins de réalité, et non des images éphémères sur les pages virtuelles d’un nuage électronique. Merci pour tout ce que vous faites, Amis du Vieux Seloncourt. Il est l’heure d’aller nous reposer.


Seloncourt, le 6 octobre 2019 

dimanche 14 octobre 2018

jeudi 11 octobre 2018

les petits métiers

Quand un facteur doit distribuer le courrier sur une nouvelle tournée, il est d’usage de le faire accompagner pendant deux jours par un autre qui la connaît bien. Ce guide provisoire lui en signale les particularités, les pièges, parfois, comme les homonymes prompts à dégainer une réclamation, les chiens méchants, les points d’eau et même les arrêts-pipi en cas de détresse. Cela s’appelle les jours de doublure. C’est ainsi que, en 1982, votre serviteur qui venait d’être nommé à Seloncourt fut mis en doublure avec les facteurs titulaires de la petite ville. J’ai raconté ailleurs les deux vénérables aînés du groupe, Georges et Joseph, ainsi que la Blonde, la Brune et mon ami Philippe. Ce n’est que plus tard qu’Alain et Christian, puis d’autres plus jeunes, se joignirent à nous. Philippe me fit connaître le centre-ville et la rue du Général Leclerc, puis de Berne, jusqu’à la petite enclave des Essarts sur la commune d’Hérimoncourt. Il fut pour moi une sorte de passeur, moins âgé que les deux aînés (pensez, ils avaient 55 ans, les pauvres vieux !), mais avec une expérience du métier et surtout une connaissance de Seloncourt que je n’avais évidemment pas. 

Philippe me montra donc tout ce que j’avais à savoir pour le remplacer pendant ses congés sans faire trop de bêtises. Deux fois, il m’invita à sa table, dans un des blocs de Berne. Mais ces deux jours de doublure furent émaillés d’incidents drolatiques et de petits tableaux insolites. Ce fut aussi un voyage dans le passé de Seloncourt, et pour commencer avec un nom de rue. En effet, au moment du classement de la tournée, je tombai en arrêt devant une lettre dont le nom de rue ne figurait pas sur le cahier de tournée.
–            Philippe, qu’est-ce que c’est que ça, rue du tramway ? C’est une erreur ?
Et mon mentor de m’expliquer que, jadis, un train parcourait la vallée jusqu’à Hérimoncourt. C’est-à-dire que, depuis le rond-point d’entrée dans notre ville, là où se trouvait le magasin d’articles de sport Nétillard, jusqu’aux Essarts et au café Beureux, à la sortie du virage de Berne, tout ce que nous appelons rue d’Audincourt, rue du Général Leclerc puis rue de Berne c’était la rue du tramway. Ce mot de tramway me fit rêver. J’en avais emprunté un bien longtemps auparavant, à Nancy, et je me souvenais des wagons grinçants à chaque courbe, des rails au milieu de la chaussée, du receveur qui nous délivrait nos billets, mais il s’agissait là d’un tramway électrique. Le TVH, lui, carburait à la vapeur comme les trains que j’avais vus jusque dans les années 60, les trains dans lesquels j’avais voyagé quand j’étais gosse. C’est tout un monde ferroviaire qui se réveillait dans ma mémoire. Un monde d’odeurs, car l’odeur soufrée de la fumée de charbon est inoubliable. Inoubliables aussi les escarbilles voltigeant dans le sillage de la locomotive, escarbilles dont l’une se ficha un jour dans l’un de mes yeux, et que nous eûmes bien du mal à extraire. Un monde de bruits, avec le halètement de la loco et les grincements des roues et des attelages, et le sifflet avertissant de l’arrivée des trains. Un monde plein de métiers, contrôleurs, receveurs, mécaniciens et chauffeurs au visage noirci par le charbon. Certains de ces métiers existent toujours, d’autres ont disparu, et d’autres ont été tellement transformés qu’on n’est pas sûr qu’ils existent encore.

Sur la tournée de Philippe, je vis pas mal de petites usines et commerces fermés mais aussi une ferme où nous fûmes accueillis par une oie. La ferme de la Panse, la ferme Huguenin, vivait sa cessation progressive d’activité, comme on dit dans le monde salarié, mais les gens plus âgés que moi en gardaient un souvenir très vivace.
Nombreux étaient ceux qui, enfants, avaient été chercher le lait tous les jours dans un pot de camp, ainsi appelait-on, chez moi, le bidon d’aluminium destiné à cet usage.

Il arriva aussi un incident comique alors que nous avions posé nos deux vélos contre un mur, à côté du Bar Français, chez le Baby Pourchot comme disait Philippe. Les guidons tournèrent et les deux vélos se retrouvèrent par terre, répandant le courrier sur le sol. Il n’y avait pas à l’époque ces espèces de déambulateurs montés sur la roue avant, ainsi qu’on le voit sur les vélos électriques d’aujourd’hui. Mais, par contre, on pouvait s’arrêter boire un coup avec les gens. C’est en sortant du bar que nous découvrîmes nos deux bécanes emmêlées. Pris de fou-rire, nous étions en train de contempler le désastre quand Madame Abel, la receveuse de l’époque, passant par là, nous interpella :
–            eh bien, messieurs, ça vous amuse ?

Mais c’est sur la tournée de Georges, rue du château d’eau, que je fis la rencontre la plus propre à me faire rêver. En bas de la rue, sur le côté gauche, peu après le restaurant le Cygne où nous allions parfois manger entre facteurs, je vis une enseigne : Café du cinéma. Georges me confirma qu’il y avait eu jadis un cinéma à cette adresse. Il n’en fallait pas plus pour mettre en route mon imagination. Je me représentais les Seloncourtois endimanchés, se rendant dans la salle obscure pour y suivre un feuilleton à épisodes, Judex ou l’Affaire du Courrier de Lyon.
La chanson de Boris Vian, « le cinématographe », vint accompagner ces rêveries. 

Quand j’avais six ans 
La première fois
 
Que papa m’emm'na au cinéma
 
Moi je trouvais ça
 
Plus palpitant que n’importe quoi
 
Y avait sur l’écran 
Des drôl's de gars 
Des moustachus 
Des fiers à bras
 
Des qui s’entretuent
 
Chaqu’ fois qu’i trouvent
 
Un cheveu dans l’plat
 
Un piano jouait des choses d’atmosphère
 
Guillaum' Tell ou l’grand air du Trouvère
 
Et tout le public
 
En frémissant
 
Se passionnait pour ces braves gens
 
Ça coûtait pas cher
 
On en avait pour ses trois francs
 

Bon, ce n’était peut-être pas tout à fait comme ça dans la salle Beley, puis derrière le café Bulle, mais je crois que, pendant quelques décennies, toutes les salles de cinéma des petites villes devaient avoir un air de famille tout comme, pardonnez-moi la comparaison, les paroissiens à la messe du dimanche. Et puis, une à une, les salles de cinéma ont fermé.
Restent les grands complexes multisalles, qui n’ont plus grand-chose à voir avec les cinés d’autrefois, ceux de Boris Vian, ceux de ma jeunesse, ceux de nos parents. Et, par-ci par-là, un cinéma ambulant, animé par un apôtre de la cause, ou un rare monument qui résiste, comme le Foyer à Pont-de-Roide. Il n’y a plus guère que le foot et les enterrements pour rassembler les gens. Et l’expo des Amis du Vieux Seloncourt, bien entendu.

Il m’a fallu plusieurs minutes pour vous raconter tout ce que ce cinéma déserté avait remué en moi mais, ce jour-là, en doublure avec Georges, cette rêverie elle-même n’avait pris qu’une poignée de secondes. Assez cependant pour que celui-ci me récrie :
–            hé ! qu’est-ce que t’attends ? Je vais te montrer où on met le courrier du Pasteur Engramer.
Le courrier était dans ma sacoche. Georges m’indiquait simplement où je devais le mettre.
–            j’ai une lettre adressée à... Grob.
–            c’est le pasteur d’avant. Mets-là dans la boîte, ils feront suivre. 

Puis nous enfilâmes la rue Neuve, où il me montra l’usine Boehm, et, quelques dizaines de maisons plus loin, la rue de l’Espérance.
–            Viens, on va chez la mère Glardon.
Au bout de la rue, une fenêtre s’ouvrit au premier étage. Une très vieille dame nous récria à propos de courrier, puis partit chercher quelque chose. Elle revint avec un petit rouleau de papier qu’elle nous lança. Il contenait de la menue monnaie, dont le total ne devait pas dépasser un franc. Georges se confondit en remerciements empressés. Une fois repartis, il me donna quelques explications. Comme nous, la vieille dame avait été factrice, il y avait bien longtemps.  Sur une très ancienne photo, on pouvait même la voir faire sa tournée en tirant une luge, au temps où les hivers étaient plus enneigés que de nos jours. 

À la fin de la tournée, au moment de la reddition de comptes, tous les facteurs et factrices étaient là, moins pressés que le matin. En effet, contrairement à moi qui devais attendre d’être remonté à Blamont pour déjeuner, alors qu’il était souvent plus de 14 heures, mes collègues, qui habitaient Seloncourt, avaient mangé chez eux. Ils étaient plus enclins à discuter, à condition de n’être pas absorbés par des opérations récalcitrantes et des comptes qui ne tombaient pas juste. C’est alors que je pouvais poser mes questions et ils évoquaient volontiers leurs souvenirs. C’est ainsi que défilèrent les portraits du Caïffa, du magnin, de la cardeuse de matelas, de la ramoneuse, petits métiers disparus aujourd’hui. Vous tous, mes Amis du Vieux Seloncourt, vous savez de qui je parle mais, pour ceux qui ne seraient pas nés ici, je vais donner de plus amples précisions.

Dans les lacets de la rue du Bannot, avant d’être en haut de la côte, je passais devant les maisons Bourlier au rez-de-chaussée de l’une desquelles demeurait une dame, je n’ose pas dire une vieille dame à cause de sa stature imposante, pour laquelle je m’étais pris d’amitié. C’était elle, la ramoneuse de jadis, mais elle avait aussi fendu du bois pour des particuliers et exercé tout ce qui lui permettait d’améliorer l’ordinaire de ses six enfants. Il ne fallait pas trop compter sur les maris.

Le Caïffa, c’était une sorte d’épicier ambulant. Il poussait une charrette peinte à l’enseigne « au Planteur de Caïffa ». La première fois que j’ai entendu prononcer ce mot exotique, c’est en découvrant la tournée 4, celle du Haut-des-Roches, du nouveau Criolet comme on dit ici. Pour un facteur fraîchement débarqué de la région parisienne, il fallait un gros effort de traduction quand je demandais à mes collègues. La rue du Général Leclerc était, comme je l’ai dit, la rue du tramway. Mais le lotissement des Longeroies était le nouveau Criolet. L’école Marcel Levin était l’école des garçons et l’école Louise Michel l’école des filles, alors que je ne voyais que deux écoles mixtes, parisien que j’étais. Le garage Comment, c’était chez la Dédée. La rue du Côteau Clerc c’était la rue de chez Wetstein. Et pour la rue Cuvier, c’était la rue derrière la maison du Caïffa. Ben oui, la maison dans la cour de laquelle il y avait un petit entrepôt autrefois utilisé par l’épicier ambulant « au planteur de Caïffa ». Au diable les vrais noms des rues et les vrais noms des gens, la géographie de mes collègues utilisait une nomenclature inaccessible aux étrangers. Sans doute avec quelque malice, pour voir le petit nouveau ouvrir de grands yeux paumés, pour avoir la petite satisfaction de l’amener à poser des questions dont les réponses étaient, pour tous ses collègues, évidentes.

En continuant la rue du Bannot, on arrivait à la maison du Facteur Faivre, sage retraité mais qui, jadis, avait été un personnage haut en couleur en comparaison duquel les facteurs d’aujourd’hui étaient de sobres enfants de chœur. Et, juste à côté, on m’indiqua la maison du magnin. Nouveau mystère. Il s’agissait d’un rétameur, raccommodeur de casseroles percées, qui exerçait dans un vaste secteur comportant le plateau de Blamont.

Je n’ai pas connu la cardeuse de matelas de Seloncourt, mais j’ai encore le souvenir vivace d’un cardeur de Pont-de-Roide, qui exerçait devant les maisons où on lui confiait un matelas à rénover. Je revois ces peignes menaçants et l’espèce d’étoupe qui enflait comme de la barbe à papa à mesure qu’on la travaillait.

Mais, dans les métiers en voie de raréfaction, il y avait aussi les bistrots. On dit que Seloncourt était la ville aux trente usines, j’ai même entendu quarante usines, mais combien de bistrots avaient fleuri dans ses rues ? Bon, pour différentes raisons, on ne va peut-être pas trop pleurer les bistrots. Mais combien de pensions de famille ou d’hôtels qui logeaient à pied et à cheval ? On me conta des anecdotes truculentes, les tapages ou les vols de bicyclette survenus chez la Mère Toussey ou dans la rue des Combes, pardon, la rue des Auges. La vie des ouvriers de ces trente usines ne devait guère ressembler à celle des ouvriers d’aujourd’hui. J’essaye de l’imaginer et j’ai l’impression d’être un archéologue tellement ces gens me semblent lointains, presque aussi lointains que les Gaulois ou les chevaliers de mes livres d’histoire. Pourtant, dans mon métier, j’en ai rencontré, des gens qui ont connu cela. J’étais encore jeune et eux déjà âgés, et bien souvent ils m’ont raconté leurs souvenirs, comme s’ils voulaient que leur vie ne se perde pas dans l’oubli. Dans l’amnésie qui accompagne la course galopante au dernier progrès technique, au dernier smartphone, au dernier SUV ou 4x4 sorti des chaînes.

Le métier que j’ai exercé pendant 28 ans, ce n’était pas le même en 1980 et aujourd’hui. Je partais en tournée avec, en bandoulière, une lourde sacoche financière, et en particulier pour ce qu’on appelait « les mandats du 20 », les retraites payées le 20 du mois. J’entrais chez les anciens pour verser leur pension en espèces sonnantes et trébuchantes, je parlais avec eux, je buvais une petite goutte ou un pernod. 
En hiver, il y avait de la neige, beaucoup de neige. Avant de partir, on prenait ensemble un bon casse-croûte, avec de la charcuterie et du vin rouge, et à notre retour de tournée les dames du guichet nous accueillaient en nous réconfortant par un bon café bien chaud et des paroles aimables. Je ne vais pas vous ennuyer avec l’évocation de ces moments du passé, que j’ai déjà racontés dans un livre. Mais comment ne pas comparer avec les facteurs d’aujourd’hui, qui préparent leur courrier dans un local industriel, séparés à jamais de leurs collègues du guichet qui ne font même plus partie de la même direction…

Facteurs qui distribuent à des kilomètres de ce local, sur leurs vélos électriques, coiffés de casques de coureurs cyclistes, qui portent des tonnes de papier mais plus de cartes de vœux, plus de lettres de famille, plus de mandats, presque plus de cartes postales. Qui se font réprimander s’ils bavardent en tournée. Qu’on fait souffler dans le ballon pour vérifier qu’ils n’ont pas bu un canon avec les usagers, pardon, les clients.
Lesquels clients ne peuvent plus aller à la poste de leur ville pour demander qu’on leur garde un objet pendant leur absence, ou pour récupérer une lettre qu’ils ont mise dans la boîte en oubliant de l’affranchir ou d’y joindre un document.

Les facteurs d’aujourd’hui qu’on change de rue et de quartier au gré des nécessités du planning, au mépris des liens qui auraient pu se tisser avec la population ou plutôt, pour empêcher que ces liens ne se tissent. Ou alors, des liens tarifés et réglementés. C’est tout un monde différent de celui des facteurs du temps jadis, madame Glardon ou le facteur court sur pattes qu’on surnommait « la Lune », qui montait distribuer à pied jusqu’à Bondeval, au temps où la Poste-Télégraphe était dans la rue du tramway.

Je sais bien qu’il n’y avait pas que du bon dans ces années-là. Pour beaucoup, il y avait la faim, le froid, les maladies, les injustices. Il y a eu les guerres. Mais il y avait encore des métiers. Jadis, le vrai mot pour mon métier était « facteur de lettres ». Ça sonne un peu comme « facteur d’orgues », parce que ces lettres, je les triais, je les classais ; quand je relevais une boîte, je les redressais, c’est-à-dire que je les mettais dans le même sens, timbre en haut à droite. J’estimais leur poids d’une main sûre pour vérifier qu’elles étaient suffisamment affranchies, je déchiffrais les adresses manuscrites même quand elles étaient presque illisibles. Maintenant, on porte des tonnes de papier trié par des machines, et des paquets achetés par correspondance au lieu d’être achetés chez des commerçants. En attendant que ce soient des drones qui les livrent. 

Et, pour ce qui est des métiers, on nous apprend que nous sommes tous interchangeables, qu’on doit être flexible et prêt à changer constamment de pays et de profession. Qu’il est contre-productif d’être attaché à son pays, à son village, à son quartier, ainsi qu’à ses collègues et au métier que les anciens nous ont transmis. D’ailleurs, les anciens n’ont plus rien d’utile à transmettre, ils ne comprennent rien aux smartphones ni aux imprimantes 3-D. Les anciens posent les 4 opérations en utilisant les tables de multiplication qu’ils connaissent par cœur au lieu de sortir la calculette et regardent les cartes routières au lieu d’écouter le GPS.

C’est peut-être ça, cette expérience, ce savoir, cette transmission, que regrettaient ces retraités qui me parlaient du passé.
Le temps où il y avait des forgerons, des paysans, des magnins, des facteurs, des ramoneurs, des colporteurs à l’enseigne du Planteur de Caïffa, des rempailleurs de chaises, des vanniers, des cardeuses de matelas, des quincailliers et des libraires. Il y avait un emploi pour chacun et tous ces gens se parlaient davantage qu’aujourd’hui quand ils avaient recours les uns aux autres. Je ne veux pas idéaliser cette époque, mais ce petit monde n’avait pas que des défauts. Je crois que ce serait une grosse erreur que d’oublier tous ces métiers d’autrefois.

Il y a pourtant un métier qui n’a pas disparu du paysage de nos villes : c’est le métier de coiffeur. Un soir de calendriers, j’ai longuement parlé avec Raymond Frieden, 3 rue des Combes, pardonnez cette déformation professionnelle qui me fait citer automatiquement les adresses... Il coupait encore les cheveux de ses anciens clients, devenus des amis, malgré ses mains qui tremblaient, parce que des liens se tissent entre le coiffeur et son client.

On parle, on échange parfois des potins ou des nouvelles du pays, il arrive que l’on se confie comme à confesse ou chez le médecin, mais avec plus de naturel, car le coiffeur n’intimide pas autant que le curé ou le docteur. Ainsi, certains coiffeurs sont pleins de sagesse et d’humanité, pas tous, bien sûr, mais ils ont un poste d’observation privilégié pour que cela arrive. C’est sans doute très ancien, ça remonte aux grands primates qui se toilettent mutuellement pour renforcer les liens de la tribu. Ce n’est pas rien, que de se s’abandonner entre les mains d’un homme qui se tient derrière vous armé d’un rasoir ! Il faut une grande confiance. Les coiffeurs ont leur titre de noblesse, c’est le très célèbre Figaro de Beaumarchais. Il y a de grands coiffeurs, j’en connais même un que sa haute taille et son séjour en Amérique ont fait surnommer Manhattan. 
Raymond Frieden me parla, ce soir d’hiver, d’un soldat allemand qui avait remarqué son nom de famille et lui avait dit d’une voix triste :
–            Ach ! Frieden ! Wann kommt der Frieden ? 
Quand vient la paix ?

J’en ai croisé d’autres, des coiffeurs, et même des coiffeuses, et je crois que les machines et les ordinateurs ne sont pas près de les remplacer. Il en reste encore, de ces métiers que le progrès n’a pas étouffés. Il suffit d’aller au marché acheter des poireaux chez un maraîcher, de s’arrêter ensuite à la boulangerie. Pour les gens pressés, jeunes ou moins jeunes, d’aller manger une pizza ou un kebab dans un petit restaurant du coin. Bon, Ce n’est pas la cuisine de Simone Gélin, la soupe et les plats mijotés qu’elle servait à la Terrasse, pour les ouvriers, les routiers et les facteurs, mais ça s’y apparente.

En cherchant bien, on va trouver des vanniers et des rempailleurs de chaises, mais ces artisans sont plus nomades que seloncourtois. Et des chauffeurs de bus, des agents de police, un curé, un pasteur, des médecins. Des facteurs même s’ils n’ont plus grand-chose à voir avec ceux de jadis. Des maçons, des plâtriers, des garagistes. Des jardiniers, des plombiers, des couvreurs. Des instituteurs et des marchands de journaux. Tout n’a pas été avalé par internet et la grande distribution, si on regarde bien. Mais il faut bien protéger ceux qui nous restent, parce que ce n’est pas la bousculade pour les remplacer quand ils partent en retraite. C’est beau, un métier, ce n’est pas seulement une source de revenus, et il ne faut pas seulement regarder les métiers par la lorgnette de la productivité et du « combien ça coûte ». Un métier, c’est notre place dans la société, c’est par lui que nous tissons des liens avec les autres gens.
Ce qui sort de nos mains, ce n’est pas seulement un produit, que l’on juge avec des chiffres. C’est un don que nous faisons à la collectivité, en offrant le meilleur de nous-mêmes et du savoir-faire que nous ont transmis nos aînés.

Voilà, chers amis, ce que m’évoque cette exposition sur la découverte des métiers anciens. Au lieu d’un conte qui vous aurait distrait, j’ai fait une petite galerie de portraits, une exposition en paroles. Le jeune facteur que j’évoquais au début de ce propos a travaillé jusqu’à devenir grisonnant et à restituer vélo et uniforme à la poste. Le métier a tellement changé qu’il n’a pas pu transmettre grand-chose à ses successeurs, mais espérons que les générations qui nous suivent trouveront de l’intérêt à découvrir tous ces métiers anciens, qui font partie de nous autant que les monuments, les temples, les églises et les vestiges du temps passé.



Seloncourt, le 7 octobre 2018 

vendredi 24 août 2018

les septante ans du Président

le 22 juillet 2018 à la Panse :

Les septante ans du Président
Ça fait bien longtemps qu’on y pense
Et si nous sommes tous à la Panse
C’est bien pour ses septante ans

Pierre n’a rien de docile
Mais si c’était un crocodile
Il aurait bien septante dents
Quel sourire pour un Président !

Les vieux amis de Seloncourt
Les Amis du vieux Seloncourt
Frère, sœur et tous leurs enfants

Sont tous venus ce jour d’été
Dire leur bonheur de fêter
Les septante ans du Président







samedi 17 mars 2018

NOTRE AMI CLAUDE JACQUARD

Dans un théâtre, il y a des personnes en vue, comme l’acteur vedette ou le metteur en scène, et d’autres qui sont en retrait comme les machinistes. Le machiniste est aussi important que le metteur en scène, aussi important en tant qu’homme, bien sûr, mais aussi parce qu’il est indispensable au spectacle. Mais il est tellement discret qu’il est plus facile de parler du metteur en scène. C’est pourquoi je vais parler de Claude Jacquard, mais la place que nous gardons dans nos cœurs à Roger Scherler est tout aussi grande.

Je me souviens des huit fois où Claude Jacquard a apporté sa contribution à l’exposition annuelle des Amis du Vieux Seloncourt. La première fois est inoubliable. Les autres aussi, mais l’effet de surprise n’était plus là. Le thème de l’expo était «La vie autrefois». Contact était déjà pris avec Claude, mais aucun d’entre nous ne savait où on mettait les pieds, si l’offre était sérieuse, si notre interlocuteur n’était pas un fumiste, si les collections valaient le déplacement. Et nous avons découvert l’usine désaffectée où se tournaient les pipes Ropp, à la sortie de Baume-les-Dames, au bord du Cusançin. L’endroit était certes magnifique et il y avait profusion de matériel à exposer, mais dans quel désordre pour nous, profanes! Comme on aurait été tenté de le dire, une vache n’y retrouverait pas son veau. Et pourtant...

Nous étions partis à une dizaine dans l’intention de charger un camion de location, un fourgon aimablement prêté par la Croix-Rouge et conduit par Norbert, autre ami qui nous a quitté, ainsi que plusieurs voitures personnelles. S’y ajouta le propre véhicule de Claude Jacquard, un Renaud Espace qui allait bientôt nous être aussi familier que ses propriétaires. Sous les indications très précises du maître des lieux, nous parvînmes à extraire de quoi remplir tout ce convoi à ras-la-gueule . Des meubles improbables, décapés par l’humidité, cironnés, parfois, bancals, dont l’œil d’aigle de Claude trouvait immédiatement quel rôle ils allaient jouer dans l’exposition. Nous ne pouvions que lui laisser l’initiative. À ses côtés, une petite femme menue, malicieuse, pétillante, sa grande complice, sa moitié indispensable, prêtait la main quand il était requis ailleurs.

Il s’établit presque instantanément une très grande familiarité entre les deux Jacquards et les Amis du Vieux Seloncourt. Quasiment comme si nous avions usé nos fonds de culotte sur les mêmes bancs. Claude nous appelait tous par nos prénoms, qu’il avait enregistrés sans peine dans sa mémoire prodigieuse. Pour nous saluer, il embrassait chacun d’entre nous comme si nous avions été des frères, ou au moins des cousins très proches. Naturellement, Nicole faisait de même, mais c’était plus insolite venant de son Claude : les habitants du Pays de Montbéliard sont plutôt avares en matière de bisous, et encore plus entre hommes! Pourtant personne n’y trouvait à redire tellement l’affection qu’il nous témoignait semblait chaude et spontanée. Non seulement il savait tout, mais il aimait les gens.

Claude n’était pas très grand, plutôt rond de corps et de visage, les cheveux mi-longs, à l’artiste,comme on disait jadis. Il portait généralement, par-dessus ses vêtements, un grand tablier de travail qui lui descendait presque jusqu’aux chevilles. Au bec, un tronçon de cigarette avachi à force d’être mâchouillé sans jamais avoir été allumé, souvenir de naguère quand il était fumeur. Nicole sortait de temps à autre pour fumer de vraies cigarettes et faire un brin de causette devant la salle d’expo. Pendant ce temps, Claude passait d’un stand à l’autre, toujours affairé, à bricoler, à expliquer, à monter avec trois vieux bouts de bois et un morceau d’étoffe défraîchi de vieux meubles, un métier à tisser ou un atelier de facteur de vitraux. Outre sa mémoire sans limites, il possédait une sorte de génie de l’arrangement et, si nous avions été inquiets la première fois, nous avions une confiance absolue dans sa façon de mettre en scène ses collections.

Quand nous partions chercher la collection choisie pour notre exposition annuelle, le rituel était bien rodé. Une dizaine, ou plus, ou moins, d’Amis du vieux Seloncourt se donnaient rendez-vous devant l’Espace Charles Kieffer un jour du début de la semaine avant l’expo, à 7 h 30. Roger, notre cher Roger, qui nous a quitté aussi, partait de son côté au volant d’un camion loué chez Sollinger. Nous nous retrouvions vers 9 h devant l’ancienne usine Wetstein à Baume-les-Dames, où Claude et Nicole nous attendaient. Après les embrassades évoquées plus haut, ils nous servaient un café dans de petites tasses en plastique, ainsi que quelques biscuits et, parfois, un fond de goutte pour rincer la tasse. Puis c’était le chargement des voitures, des remorques et du camion. On faisait une chaîne dans l’étroit couloir, nous passant de lourdes vitrines, des membres et des troncs de mannequins, des cartons de vêtements, des meubles, des accessoires divers, de lourds socles de fonte où seraient dressées de hautes palmes couleur de blé mûr. Nous nous faufilions entre des plans-reliefs, des drakkars, une grosse tête de carnaval, d’étranges outils à l’usage mystérieux. Assisté par Nicole, Claude dirigeait les opérations, et nos véhicules étaient bientôt chargés à ne plus pouvoir y mettre un carton à chapeau. L’on repartait alors pour Seloncourt décharger tout ce bric-à-brac dans la salle polyvalente, avant de s’asseoir à table pour y casser la croûte grâce aux bons soins de Monique, Danièle, Marcelle et pardon pour celles que j’oublie!

Puis commençait le montage, sous les directives de Claude qui, d’un fouillis de vieilleries, tirait une salle de classe, un labo photo ou une caravelle et son équipage avec le talent d’un metteur-en-scène-accessoiriste de génie. Les vitrines se remplissaient de trésors du passé, sorties des mains d’ouvriers au savoir oublié. Et au jour J, à l’heure H, madame ou monsieur le Maire et les différents édiles pouvaient trinquer avec nous après les discours obligatoires, devant une évocation du passé, comme un chapitre d’encyclopédie qui n’aurait pas déparé la grande Encyclopédie des philosophes du 18ème siècle. Et surtout avec la présence de Claude, ceint de son grand tablier, mégot éteint à la lèvre, répondant pendant tout le week-end sans se lasser à toutes les demandes d’explications des visiteurs, érudit incollable et plein d’humour. Il en sortait trop épuisé pour finir la soirée avec nous.

Le démontage et le retour avaient lieu la semaine suivante, après le lundi consacré aux enfants des écoles.

Si jamais le beau nom de passeur a été mérité, c’est à Claude et Nicole qu’il doit être décerné. Certes, les Amis du Vieux Seloncourt ont bien œuvré dans cette intention, mais c’est à longueur d’année que les Jacquards ont exposé des dizaines de collections, dans des dizaines de villes et de villages. Ce n’était pas pour s’enrichir, oh non, ils ne demandaient en échange que ce qui leur permettait de vivre modestement. C’était par passion. C’était pour transmettre, et la transmission, la mission de transmettre, est en grand péril à l’ère de l’instantanéité, quand tout est emporté dans un torrent d’informations vraies ou fausses, rarement vérifiées en tout cas, et que la jeunesse croit tout savoir en effleurant trois fois l’écran tactile d’un téléphone dernier cri. On a dit à propos de l’Afrique : un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Mes amis, entourons Nicole et aidons-la à sauver les trésors accumulés par notre cher Claude qui nous a quittés si tôt. Et faisons vivre ces trésors dans nos expositions si passionnantes.




samedi 3 mars 2018

mon ami Claude Jacquard




Il est des rencontres qui surviennent par concours de circonstances et qui vous marquent profondément, même si les heures passées avec la personne rencontrée ne sont qu’une poignée dans le temps d’une vie. Pour ma part, et je le déplore, je n’ai croisé Claude Jacquard qu’à huit reprises, les huit fois où il a apporté sa contribution à l’exposition annuelle des Amis du Vieux Seloncourt.

La première fois est inoubliable. Les autres aussi, mais l’effet de surprise n’était plus là. Le thème de l’expo était «la vie autrefois». Contact était déjà pris avec Claude, mais aucun d’entre nous ne savait où on mettait les pieds, si l’offre était sérieuse, si notre interlocuteur n’était pas un fumiste, si les collections valaient le déplacement. Et nous avons découvert l’usine désaffectée où se tournaient les pipes Ropp, à la sortie de Baume-les-Dames, au bord du Cusançin. L’endroit était certes magnifique et il y avait profusion de matériel à exposer, mais dans quel désordre pour nous, profanes! Comme on aurait été tenté de le dire, une vache n’y retrouverait pas son veau. Et pourtant...

Nous étions partis à une dizaine dans l’intention de charger un camion de location, un fourgon aimablement prêté par la Croix Rouge ainsi que plusieurs voitures personnelles. S’y ajouta le propre véhicule de Claude Jacquard, un Renaud Espace qui allait bientôt nous être aussi familier que ses propriétaires. Sous les indications très précises du maître des lieux, nous parvînmes à extraire de quoi remplir « à ras-la-gueule » tout ce convoi. Des meubles improbables, décapés par l’humidité, cironnés, parfois, bancals, dont l’œil d’aigle de Claude trouvait immédiatement quel rôle ils allaient jouer dans l’exposition. Nous ne pouvions que lui laisser l’initiative. À ses côtés, une petite femme menue, malicieuse, pétillante, sa grande complice, sa moitié indispensable, prêtait la main quand il était requis ailleurs.

Il s’établit presque instantanément une très grande familiarité entre les deux Jacquards et les Amis du Vieux Seloncourt. Quasiment comme si nous avions usé nos fonds de culotte sur les mêmes bancs. Claude nous appelait tous par nos prénoms, qu’il avait enregistrés sans peine dans sa mémoire prodigieuse. Pour nous saluer, il embrassait chacun d’entre nous comme si nous avions été des frères, ou au moins des cousins très proches. Naturellement, Nicole faisait de même, mais c’était plus insolite venant de son Claude : les habitants du Pays de Montbéliard sont plutôt avares en matière de bisous, et encore plus entre hommes! Pourtant personne n’y trouvait à redire tellement l’affection qu’il nous témoignait semblait chaude et spontanée. Non seulement il savait tout, mais il aimait les gens.

Claude n’était pas très grand, plutôt rond de corps et de visage, les cheveux mi-longs, «à l’artiste» comme on disait jadis. Il portait généralement, par-dessus ses vêtements, un grand tablier de travail qui lui descendait presque jusqu’aux chevilles. Au bec, un tronçon de cigarette avachi à force d’être mâchouillé sans jamais avoir été allumé, souvenir de naguère quand il était fumeur. Nicole sortait de temps à autre pour fumer de vraies cigarettes et faire un brin de causette devant la salle d’expo. Pendant ce temps, Claude passait d’un stand à l’autre, toujours affairé, à bricoler, à expliquer, à monter avec trois vieux bouts de bois et un morceau d’étoffe défraîchi de vieux meubles, un métier à tisser ou un atelier de facteur de vitraux. Outre sa mémoire sans limites, il possédait une sorte de génie de l’arrangement et, si nous avions été inquiets la première fois, nous avions une confiance absolue dans sa façon de mettre en scène ses collections.

Je lui demandai un jour s’il avait jamais été décorateur de théâtre, tant son talent semblait convenir à cette spécialité. Mais il n’eut pas le temps de me répondre, appelé à un autre endroit par l’un d’entre nous, manutentionnaires et petites mains zélées des Amis du Vieux Seloncourt.
Quand nous partions chercher la collection choisie pour notre exposition annuelle, le rituel était bien rodé. Une dizaine, ou plus, ou moins, d’Amis du vieux Seloncourt se donnaient rendez-vous devant l’Espace Charles Kieffer un jour du début de la semaine avant l’expo, à 7 h 30. Roger, notre cher Roger qui nous a quitté aussi partait de son côté au volant d’un camion loué chez Sollinger. Nous nous retrouvions vers 9 h devant l’ancienne usine Wetstein à Baume-les-Dames, où Claude et Nicole nous attendaient. Après les embrassades évoquées plus haut, ils nous servaient un café dans de petites tasses en plastique, ainsi que quelques biscuits et, parfois, un fond de goutte pour rincer la tasse. Puis c’était le chargement des voitures, des remorques et du camion. On faisait une chaîne dans l’étroit couloir, nous passant de lourdes vitrines, des membres et des troncs de mannequins, des cartons de vêtements, des meubles, des accessoires divers, de lourds socles de fonte où seraient dressées de hautes palmes couleur de blé mûr. Nous nous faufilions entre des plans-reliefs, des drakkars, une grosse tête de carnaval, d’étranges outils à l’usage mystérieux. Assisté par Nicole, Claude dirigeait les opérations, et nos véhicules étaient bientôt chargés à ne plus pouvoir y mettre un carton à chapeau. L’on repartait alors pour Seloncourt décharger tout ce bric-à-brac dans la salle polyvalente, avant de s’asseoir à table pour y casser la croûte grâce aux bons soins de Monique, Danièle et pardon pour celles que j’oublie!

Puis commençait le montage, sous les directives de Claude qui, d’un fouillis de vieilleries, tirait une salle de classe, un labo photo ou une caravelle et son équipage avec le talent d’un metteur-en-scène-accessoiriste de génie. Les vitrines se remplissaient de trésors du passé, sorties des mains d’ouvriers au savoir oublié. Et au jour J, à l’heure H, madame ou monsieur le Maire et les différents édiles pouvaient trinquer avec nous après les discours obligatoires, devant une évocation du passé, un chapitre d’encyclopédie qui n’aurait pas déparé la grande Encyclopédie des philosophes du 18ème siècle. Et surtout avec la présence de Claude, ceint de son grand tablier, mégot éteint à la lèvre, répondant pendant tout le week-end sans se lasser à toutes les demandes d’explications des visiteurs, érudit incollable et plein d’humour. Il en sortait trop épuisé pour finir la soirée avec nous.

Le démontage et le retour avaient lieu la semaine suivante, après le lundi consacré aux enfants des écoles.

Si jamais le beau nom de passeur a été mérité, c’est à Claude et Nicole qu’il doit être décerné. Certes, les Amis du Vieux Seloncourt ont bien œuvré dans cette intention, mais c’est à longueur d’année que les Jacquards ont exposé des dizaines de collections, dans des dizaines de villes et de villages. Ce n’était pas pour s’enrichir, oh non, ils ne demandaient en échange que ce qui leur permettait de vivre modestement. C’était par passion. C’était pour transmettre, et la transmission, la mission de transmettre, est en grand péril à l’ère de l’instantanéité, quand tout est emporté dans un torrent d’informations vraies ou fausses, en général pas vérifiées en tout cas, et que la jeunesse croit tout savoir en effleurant trois fois l’écran tactile d’un téléphone dernier cri. On a dit à propos de l’Afrique : un vieillard qui meurt, c’est une bibliothèque qui brûle. Mes amis, entourons Nicole et aidons-la à sauver les trésors accumulés par notre cher Claude qui nous manque tant.